Discours d'Aurélie Filippetti

Chère Christine Angot,

«La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » Cette résolution de la quête proustienne, on la retrouve chez vous, dans les pages d’Une partie du cœur : « La littérature c’était la vie qui parlait (...) avec le danger de l’erreur mais la vie plus forte que l’erreur, la parole plus forte (...) que tout. » Vous lire, c’est toucher à l’essence de la littérature, c’est prendre la mesure de ce qu’elle peut être la vie même, et plus encore. Et c’est pour moi une grande joie et une grande fierté de vous accueillir ce soir, vous qui écrivez comme on vit, avec intensité, nécessité, avec une force et une justesse déconcertantes.

Vous êtes à l'horizon des lettres comme une lumière noire, totale, ravageuse. Vous n’êtes pas simplement subversive, vous êtes radicale. Vous tranchez dans les apparences, taillez dans les conventions, pour dévoiler, déterrer, atteindre la vérité. La vérité des choses, des êtres, de l’amour, de la vie. Vous racontez « le corps en train de vivre » au point que l’écriture elle-même devient la vie.

Radicale, vous l’êtes aussi par votre liberté. Vous qui opposez un « je » éclatant à tous les mensonges du monde. Et dans vos romans souffle un vent de révolte, en eux gronde la puissance indomptée d’une écriture qui ne supporte pas le détour. Peut-être parce que vous écrivez comme l’on se bat. Peut-être aussi parce que pour chaque roman, comme dans le marbre que l’on taille, c’est « une partie du cœur qui s’en va sculpter le livre», « une partie du cœur enlevée pour qu’apparaissent mieux les arêtes de la chose à dire. »

Ce « je » éclatant, le Sujet Angot, a noirci beaucoup de pages. Vous le racontez sans fausse pudeur et sans précaution, sans souci de plaire ou de déplaire. Votre sujet, c'est la vie à nu, telle que nous n'osons pas d'habitude la voir. Votre sujet c’est aussi Les Autres auxquels vous consacrez un roman. Jamais seule face à votre page ou vous-même, vous avez voulu raconter toutes ces voix, anonymes ou familières qui nous entourent.

Vous lire, c’est faire l’expérience de la violence contenue, de la puissance des mots, du pouvoir de la littérature.

Avec vous la lecture n’est jamais indifférente. Que l’on se sente complice ou mis en danger, on sort rarement indemne de vos romans. Chaque page est une confrontation. Le lecteur est comme happé par le tumulte de votre écriture, une écriture directe et physique, intime, impudique et pourtant universelle. Un style qu’il reconnaît dès les premières lignes, tant il est juste et clair, comme une lame qui avance dans les replis secrets, tendres et tourmentés de la vie. Les mots qui chez vous souvent se bousculent, vont droit au cœur et alors même que l’on pense ne rien comprendre, on comprend tout.

Avec vous, la beauté comme la vérité, est définitive. Implacable et rugueuse. Cette beauté brutale et sans artifice de votre œuvre, une beauté âpre et souvent douloureuse, Jean-Marc Roberts est un des premiers à en avoir saisi la force et la justesse. Je ne pouvais parler de vous sans évoquer celui qui fut longtemps votre éditeur, celui qui vous a lue, défendue, aimée et soutenue et dont je veux saluer la mémoire.

Chère Christine, parce que vous n’avez jamais cessé de défendre cette liberté qui anime votre plume ; parce que vous avez écrit certaines des plus belles et des plus bouleversantes pages de notre littérature contemporaine ; mais surtout parce qu’il y a un courage inaltéré, une radicalité salvatrice dans vos livres, dans vos positions, dans votre vie. C’est avec une immense joie que je vous rends aujourd'hui, avec admiration, avec reconnaissance, avec amitié, les hommages de la République.

Chère Christine Angot, au nom de la République française, nous vous faisons Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres. 

 

 

 

 

 

Photo: © Yann Revol