Christine Angot - Le nouvel an de Rome

Italie, Rome, veille de Noël, rues bondées, magasins pleins, du monde partout, rues étroites, les trottoirs qui débordent, lumières, menu de Noël, paquets, et nous depuis le matin en train de chercher où aller, quoi faire, trouver un cadeau, où, quoi, quelle direction prendre, ou bien s’asseoir dans un café, ou rentrer, lire, regarder un film, ou continuer, finir par trouver, quelque chose, un itinéraire, un moment de calme au lieu de commencer à s’énerver, dans le bruit des rues et des galeries marchandes, à moins d’entrer dans une église, pour s’y calmer, pas le Panthéon, trop de monde, la petite église à côté, pour se calmer, se reposer, cinq ou six marches, un mini-parvis, une porte, on la pousse, petite église baroque, dorure, peinture, chaleur, confessionnal, crèche, je m’assois, l’homme avec moi aussi, il ne dit rien, il n’y a presque personne, il croise les mains, je ne dis rien non plus, on reste un quart d’heure sur le banc, vingt minutes peut-être, puis il dit «on y va ?», il se lève, va vers la sortie, je reste assise, pas envie de retourner dans le dehors, pas tout de suite, puis me tourne vers lui, il a sa grosse doudoune en cuir, il regarde des affichettes, des horaires, sur un panneau près de la sortie, il a grandi aux Antilles dans la religion catholique, il est noir, il allait au catéchisme, je me lève, il marche dans l’allée à ma rencontre, et on sort, plus calmes qu’en entrant, apaisés comme si croire en Dieu était possible encore, faisait du bien encore, on est sur le petit parvis, debout en haut des marches, encore un peu, avant de retourner dans les rues qui serpentent toujours remplies malgré l’heure qui avance. Là, un homme d’une soixantaine d’années, pull bleu marine col en V, le prêtre, sort de l’église. Et dit à l’homme qui m’accompagne : «Che vuole ? - Perché ? - Che fate qui, que vuole ?- E tu, che vuoi ?»

Puis, il me voit : «E con lei ? (il est avec vous ?) - Si. - Sono tanta gente che vengono per fare il male.»

L’homme avec moi montrant sa main noire : «Gente con la pella nera ? - Si si.»

François Hollande expliquerait que cet homme ou son équivalent français est victime des «discours qui instrumentalisent les peurs», «la peur de la dissolution, de la dislocation, de la disparition», et de «ceux qui rêvent d’une France en petit, d’une France en dépit, d’une France en repli». Alors que ces gens-là n’ont pas peur. Il faut même être sacrément gonflé et sûr de soi pour sortir sur le parvis de son église, ou sur le parvis de la France, et dire : «Qu’est-ce que vous voulez ?».

Ils veulent une France révolutionnaire, avec des riches, des pauvres, la lutte des classes, et s’organiser pour distribuer les allocations familiales. Pas une France multiraciale. Si un Noir leur convient, pouvoir dire «il est avec moi, laissez-le passer», que ça permette au Zemmour du XXIIe siècle d’affirmer que Marine Le Pen a sauvé des Noirs. Ils n’ont pas peur. Ils s’épanouissent, ils respirent, ils gonflent leur cage thoracique. Ils partent en week-end à Vienne, Florian Philippot y était avec un journaliste de télé.

Et nous, au lieu de nous réjouir que Closer l’ait coincé, bras dessus bras dessous avec une profession que dans les meetings ils font huer, au lieu de lui mettre le nez dans sa complaisance, on constitue autour de lui un cordon sanitaire pour protéger sa vie privée. Un cordon sanitaire, un Front républicain. Mais pas contre lui et le FN, un Front républicain en sa faveur. Le FN est bien protégé.

Le vieux Front républicain s’est disloqué, s’est recomposé, et se penche désormais sur l’épaule des lepénistes pour les rassurer «aie confiance», «n’aie pas peur», «tout va bien se passer», «on va finir par être amis», «regarde, tu vois, regarde, sur la vie privée, par exemple, on est de ton côté, tu as le droit de passer le week-end avec qui tu veux, surtout si c’est un journaliste de la télé il y a pas de problème, regarde, tu vois, c’est bon, ça se passe bien, allez Florian, viens, nous aussi, tu sais, on est contre l’américanisation, et on pense comme toi sur plein de sujets, que Valls a été le meilleur attaché de presse de Dieudonné, qu’il aurait pas dû l’interdire, on a signé une pétition pour défendre la liberté d’expression de Zemmour, on est démocrate, comme toi. Et tu pourrais venir dîner à la maison avec ton copain. On savait pas que t’étais homo t’aurais dû le dire tout de suite. Si tu veux, la prochaine fois que tu pars en week-end, on peut organiser un défilé de Bastille à Concorde derrière ton taxi, ou t’escorter jusqu’à Roissy, d’ailleurs je savais pas que c’était à Vienne que vous étiez. Ça s’est bien passé ? Il y a eu un bal d’organisé ? Et surtout : bonne année».