«Une semaine» à titre de revanche - Libération

 

 

La première page d’Une semaine de vacances met en scène un homme et une femme, sans plus d’informations. «Il est assis sur la lunette en bois blanc des toilettes, la porte est restée entrouverte, il bande.» Elle sort de la salle de bains, elle se dirige vers la chambre, il l’appelle. Il a posé une tranche de jambon sur son sexe. Il lui propose d’en manger. Elle s’agenouille.

Dès qu’on tourne la page, le flottement cesse. Il ne s’agit pas d’un jeu érotique. Ou alors, c’est un jeu seulement du point de vue de l’homme. La domination qu’il exerce est soudain évidente, et le restera. Christine Angot la fait ressentir par l’usage répété des verbes : «il demande»«il dit»«Il lui demande de faire un effort, de ne surtout pas mettre les dents, que les femmes croient toujours que c’est excitant d’être mordillé, que ça ne l’est pas.» Il lui dit de le regarder. «Il lui demande si elle peut passer sa main à l’intérieur de la cuvette, sans se faire mal au poignet, et saisir par en dessous ses testicules, qui pendent dans le vide, par-dessus l’eau dans laquelle il a uriné avant de l’appeler pour lui dire de pousser la porte.» Il lui dit d’enlever son tee-shirt. Elle obtempère, s’applique à sa tâche, ne montre pas qu’elle étouffe, suce du mieux qu’elle peut, de la manière qu’il souhaite.

Royaume. Une légère disqualification renforce l’effet de domination :«Parfois, il lui reproche d’avoir la bouche un peu trop petite. Il ne le lui reproche pas. Mais il s’étonne, il regrette.» Juste avant, il lui a demandé d’aller chercher des clémentines. Les clémentines - «lui manger des clémentines sur la queue», lisait-on dans l’Inceste -, c’est une des choses que tout le monde a retenu du roman paru en 1999, avec lequel Christine Angot est devenue célèbre. Ce n’était pas le texte où elle parlait de son père pour la première fois, mais c’était celui par lequel elle commençait à triompher de l’inceste. Une semaine de vacances va plus loin, revanche éclatante sur l’oppression, démonstration définitive de puissance littéraire. Elle triomphe sur le terrain que son père avait choisi comme royaume personnel : le langage.

S’agit-il ici vraiment d’un père et de sa fille ? Oui, car il est écrit qu’ils ont les mêmes mains, les mêmes pieds. Elle a les yeux de sa mère à lui. Et puis, à plusieurs reprises : «Il écarte les doigts à l’intérieur de son vagin, les referme, réaccélère. "Dis-moi "c’est bon"." Il accélère. "Dis "c’est bon papa"."» Quel âge a la jeune protagoniste ? Ce n’est pas dit. L’extraordinaire précision descriptive des scènes de fellation, des positions sexuelles, renforcée par les injonctions, les prières ou les ordres de l’homme, renseigne sur la vérité de ce qui se passe entre eux, et non sur leur histoire. Tout ce qui concerne les circonstances extérieures de cette relation est repoussé dans les marges.

«Cuir». Eviter l’anecdote n’est pas fuir les détails. L’homme achète chaque jour le Monde, et le lit pendant les repas. Le ferait-il en présence d’une compagne adulte ? Le journal annonce la mort de Franco et le Goncourt à Ajar. On est donc en 1975. Ce sont les vacances de la Toussaint. Christine Angot a 16 ans cette année-là. Dans l’Inceste, elle écrit : «Je l’ai rencontré à 14 ans, de 14 à 16 ans, ça avait lieu.» L’indication la plus sûre que l’auteur veut suggérer l’adolescence est fournie par l’ennui qui terrasse parfois son personnage. Et par les livres : la petite a apporté le volume de «la Bibliothèque verte» offert pour son anniversaire, les Six Compagnons. L’expression la plus juste pour la désigner se trouve dans Interview(roman sorti en 1995), où sont évoqués les épisodes racontés différemment dans l’Inceste et dans Une semaine de vacances. Angot écrit que les témoins, à son sujet, auraient pu parler d’«une petite jeune fille».

L’homme porte un long manteau de cachemire. Son sac de voyage a une poignée en «cuir naturel», alors que son sac à elle est en «simili cuir». Elle aime la grosse voiture et l’allume-cigare. Elle aime, comme lui, aller au restaurant. Il a tout à lui enseigner, la politesse, le nom des arbres et des oiseaux, la prononciation du «w» en français. Il lui apprend à éviter les mots vulgaires. La domination n’est pas seulement masculine, sexuelle. Elle est sociale, absolue. La petite jeune fille n’a pas une chance de s’en sortir. Elle l’aime, l’admire, recherche son approbation. Elle lui demande «comme preuve d’amour qu’il n’y ait pas de gestes physiques de toute la journée». Elle cède toujours car il menace d’écourter la semaine. Il la sodomise, elle ne veut pas, elle pleure, elle crie. De son côté à elle, aucun mot, absolument aucun, ne concerne le plaisir.

Par CLAIRE DEVARRIEUX Article paru dans l'édition du mardi 4 septembre 2012

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