Angot : Féminin singulier (Vanessa Sudreau)

Angot : Féminin singulier

 

«… La plume au vent avait une ancre »

 

Je voudrai vous parler de Christine Angot ; en réalité, je voudrai dire quelque chose à Christine Angot. Et vous dire quelque chose qu’elle m’a appris. Notamment lors de sa venue fin avril au Sorano, à Toulouse. Mais aussi depuis longtemps.

 

Que fait Sujet Angot ? Elle établit des faits, et, avertie qu’il n’y a que de faux faits, comme nous y rend sensible Lacan, elle extrait le trauma derrière les faits.

Ses textes ne refont jamais le film, même si pour elle « les écrivains sont ceux qui répètent toujours la même chose »… comme elle le disait à Toulouse, au Théâtre Sorano qui lui fût confié durant quatre jours fin avril, serrant par ce propos la fixité du réel. Ses livres ne racontent pas son histoire, pas même celle de ses personnages dont elle ne dresse aucun portrait. « Sur-consciente » que la consistance imaginaire ratatine la vie en caricature, son trait vise plutôt à nettoyer l’horizon de l’être : « quand vous écrivez, vous êtes débarrassé de vous même » nous expliquait-elle le dimanche 22 avril, au Brunch des auteurs. La « densité » de son écriture, qu’aucune pudeur ne bride, nous conduit loin des histoires, plutôt vers ce que Jacques-Alain Miller, qui fût son invité le samedi 21 au Sorano nomme dans son cours « l’écriture d’existence » qu’il distingue d’une « écriture de la parole ». 

 

L’abri du langage

C. Angot n’est pas non plus « extérieure » à son texte, le langage n’est pas seulement un outil pour elle, mais un abri. Incluse dans son écriture, Christine Angot fait résonner ce mot de Lacan à propos de Joyce « quelle idée de se faire être un livre ». Elle nous révèle incessamment une scène spéciale, visant à nous faire éprouver ce qui traverse ses personnages, par une écriture qui prend en charge le fait que pour elle « tout se retourne toujours comme des gants ».

 Dans une semaine de vacances, particulièrement, nous assistons médusés à des choses que nous ne comprenons pas, que nous n’aimons pas, des choses qui nous regardent, nous confrontent. Pour le lecteur qui accepte de se solidariser avec son écriture, C. Angot effrite la compacité imaginaire, dénoue le bouclage de la scène, elle balaie l’espace ; on oscille entre dedans/dehors, entre drame et banalité, entre froideur et surchauffe. On lit Angot avec le corps, pas autrement, et il n’est pas dit que cela soit agréable, mais il est sur que c’est une expérience – à laquelle on accède s’il est possible, comme elle le dit, d’être un peu « sans défense ».

 

Un espace qui n’existe pas

Lors de sa venue à Toulouse, elle disait viser dans le lecteur un « espace disponible qui n’existe pas ». Je dirai qu’elle écrit en visant précisément ce point qui ex-siste, point que nous pourrions situer quelque part au delà du miroir, en deçà du récit, du côté du roman du réel . Pour le lecteur, l’effet est plutôt celui d’une dépersonnalisation, d’un insupportable ; aussi, l’angoisse, le dégoût, la perplexité sont autant d’affects qui peuvent se lier à la lecture, signalant la présence du réel.

C. Angot est un poisson dans les eaux de l’Après Œdipe. Si bien des femmes explorent le continent noir de la féminité, rares sont celles qui se présentent si radicalement séparées des affres et délices de l’être. Même quand elles franchissent les limites de la pudeur, elles restent souvent liées au Je, à leur histoire, quand ce n’est au moi. Ces registres sont à la fois nivelés, brouillés, et transcendés chez Angot, reine du « sujet vide », telle que le soulignait Jacques Alain Miller, son invité.  

Cette solidarité du lecteur avec le texte se distingue de l’identification avec les personnages qui opère à partir d’une reconnaissance. La solidarité est le nom d’une rencontre dans cette zone difficile à définir où le réel est engagé, zone « de ce qui est disponible et qui n’existe pas », seule chose qui ex-siste à la réthorique.

La dimension topologique de cette parole m’avait touchée au vif le dimanche matin, au point symptomatique où se maintient la certitude qu’aucun savoir ne fera le poids de la vie. Comme nous y rend sensible Jacques Alain Miller, l’usage ordinaire du langage ne cesse de produire des significations qui, à mesure qu’elles donnent ses attributs à l’être font inexister la vie. De ce point de vue, Christine Angot, me semble du côté de ce qui existe, prenant le langage à un autre niveau, au niveau de l’écriture.

Lors d’une interview, elle disait qu’on parle beaucoup de l’horreur, du traumatisme, de la « reconstruction » des gens victimes de viol, etc. On en parle, sur fond d’inexistence de l’événement. Dans Une semaine de vacances en particulier, elle perfore cet écran pour rappeler, froidement, qu’il s’agissait de relations sexuelles : les mêmes que celles qui se produisent entre deux êtres qui le souhaitent. Pas du tout la même chose, et pourtant la même chose. Elle rappelle ce qui s’oublie à chaque instant parce que le langage le fait inexister. Sans doute est-ce là ce qu’elle paye régulièrement en malentendu et procès d’intentions.

 

Fictions du réel

C. Angot décolle ce qu’elle écrit de ce qui est supposé avoir existé pour être au plus près de ce qui se produit d’impensable : « écrire n’est pas choisir son récit » dit elle dans l’inceste, « mais plutôt le prendre dans ses bras et le mettre sur la page le plus tel quel possible ». Elle dit être, en tant qu’écrivain « l’avocat de la chose qui n’existe pas ». Sans doute doit elle établir un premier décollement entre la réalité, que Lacan nous a appris à concevoir comme un fantasme, et ses romans. La « chose qui n’existe pas » comme elle l’appelle, m’apparaît telle une tentative de nommer le lieu même de l’existence, où les mots, prompts à s’autonomiser, ne se montent pas en discours.

Les textes de C. Angot s’écartent d’une écriture que j’appellerai du manque à être où le sujet cherche à se trouver, à récupérer par l’écriture une part de lui même, toujours évanescante ; c’est plutôt de s’en débarrasser qu’il s’agit pour elle. Christine Angot ne joue pas avec les reflets et les ombres de la réalité, son style même en signale la vanité, en révèle frontalement la caducité. Elle fait émerger dans le lecteur un trouble sur l’envers du récit où elle le dirige.

 

Pour conclure, je lui laisserai la parole, voici ce qu’elle nous disait dimanche 21 avril à Toulouse « Quand on écrit c’est à partir du réel, on nous reproche d’avoir écrit quelque chose de vrai, alors que justement on écrit quelque chose qui n’existe pas : un monde irréel ». « J’ai fait un monde qui n’existe pas et qui permet d’apporter un savoir sur le monde qui existe, quoi de mieux ? Rien »

 

Vanessa Sudreau

 

 

 

 

 

Photo: © Yann Revol