Polaire

 

 

Chapitre 19

J’ai besoin d’elle, la vie en son absence n’a aucun intérêt, tout devient ennuyeux, ridicule, agaçant. Je suis malheureux de savoir qu’elle parvient à respirer loin de moi, qu’elle peut parfaitement se passer de ma présence alors que moi je ne parviens à me passer de la sienne qu’avec les pires difficultés.

Elle ne m’aime pas, elle me l’a déjà expli­qué, et en effet elle peut rester plusieurs jours sans penser à moi, sans me donner aucun signe, ni message ni appel. Mais jamais plus de trois ou quatre jours cependant, et dès qu’elle revient à ici je suis la première personne qu’elle appelle, tout comme lorsqu’elle quitte la ville c’est à moi qu’elle tient à dire au revoir en dernier.

Je continue de croire qu’un jour quelque chose va arriver entre elle et moi. Je sais que c’est écrit. Tous les fleuves coulent vers la mer. Simplement, je ne sais pas quand la chose se passera, peut-être dans un mois, peut-être dans dix ans. Les existences sont animées par des moteurs aux soubresauts étranges et aux développements non prédictibles.

Un dimanche d’octobre, vers midi trente, elle m’appelle enfin, elle vient de monter dans le tramway à la gare, elle arrive de Dordogne, elle est descendue du train cinq minutes avant, elle voudrait qu’on se voie. Je suis en train de manger, je lui propose de la rejoindre dans l’après-midi. Elle voudrait plus tôt, elle voudrait maintenant, je lui dis : D’accord, le temps d’arriver. Elle répond : Je t’attends.

Je saute de joie, au sens propre, comme à chaque fois que je sais que je vais la voir de nouveau : tout seul dans mon salon je fais de petits sauts verticaux, à la façon des Massaï du Kenya, trampoline sur un sol devenu soudain élastique, le corps bien droit, comme une succession d’ascensions fulgurantes et de plus en plus élevées, je saute, je bondis, je chantonne, je ris tout seul. Je suis plus heureux que si je venais de ressusciter d’entre les morts. Mais cette fois-ci, ma joie est encore plus forte que d’habitude, je sais que l’instant que je vis est un instant sacré.

(Marc Pautrel, Extrait de Polaire, © Éditions Gallimard, 2013)

 

(Photo Catherine Hélie / Gallimard)

 

 

 

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