Ch.Angot: Sur la route avec Bruno Le Maire

 Il a pris sa voiture, il y a une grève des trains, la sortie de Paris est fluide, Bruno Le Maire a rendez-vous avec la maire de Calais, pour visiter un centre de migrants, puis une usine de câbles sous-marins, elle y tient, il n’y a pas que des migrants à Calais, il y a aussi des industries de pointe. Trois personnes de son équipe sont assises sur la banquette arrière, c’est lui qui conduit, il connaît le chemin, l’écran du GPS est éteint, sur le tableau de bord, des CD, empilés. Je suis à côté de lui :

- On commence l’interview maintenant ?- C’est comme vous voulez.- ... Je peux vous lire une phrase de Heiner Müller, dans un entretien de 90 ?- Je connais bien Heiner Müller mais pas cet entretien.- « Le problème de notre civilisation est d’élaborer une alternative à Auschwitz. Et il n’en existe aucune. »Tout en regardant la route, il écoute. Je continue :- « La sélection est globalement le principe même de la politique. On ne peut faire que des variations, atténuer, nuancer... » Qu’est-ce que vous en pensez, la politique c’est la sélection ? On ne peut agir que sur des détails, des nuances ?- Il y a une sélection, oui. Soit elle se fait de manière brutale, et ça ce ne n’est pas possible car personne n’a de légitimité pour décider de la sélection. Soit elle se fait à partir du mérite de chacun.- C’est la sélection qui justifie qu’on coupe dans les aides sociales ?- La société française met tout en haut le talent intellectuel, que vous avez et que j’ai à ma mesure, et tout en bas le talent manuel. Ça, je pense que c’est douloureux pour des millions de Français. Et il faut changer l’équilibre.- C’est par solidarité avec le talent manuel qu’en meeting vous vous retroussez les manches ?Il sourit.- J’y avais pas pensé... peut-être...

- Au Congrès du parti en 2015, quand vous montez à la tribune, et que Brice Hortefeux vous demande si vous allez faire la vaisselle, c’est quoi ?- C’est une tentative d’humilation qui consiste à me dire : « tu n’es pas à ta place », « tais-toi ». Moi, j’ai toujours eu du mal avec l’idée qu’il faut respecter un protocole, même injuste et même si on n’y croit plus. C’est des tout petits épisodes. Je me rappelle, dans ma classe un jour, un prof avait donné une sanction injuste à un élève. J’avais été voir le responsable des études, je lui avais dit : la classe ne reprendra pas. Son rythme de parole est calme, le ton est dénué d’agressivité, la voix est douce, les mots ne sont pas agressifs, il n’emploie pas les mots « assisté », « salafiste », « identité », il dit « pas un euro n’ira à celui qui n’en a pas besoin », « Islam politique », « culture ». Le ton est paisible. Les mots ne blessent pas. Il y a une sorte de paix dans la voiture.

- La sélection par le mérite, ça revient à la sélection par l’argent...- Oui, certains peuvent avoir envie de devenir riche. Mais une fois qu’on a épuisé le charme de devenir riche, qui pour moi n’a jamais eu de charme, on se dit « mais pourquoi ? » Il manque l’engagement collectif. L’argent, cela dit, est un vrai thème français. Comme toujours en France, c’est un processus complexe. A force de dévaloriser l’argent, on en fait une valeur. François Hollande peut dire qu’il déteste les riches et qu’on est riche à partir de 4000 euros, et passer sa vie avec les Taittinger et les Jouyet.- Oui !!- Les gens se sont détachés de lui. Parce qu’il y a quelque chose qui colle pas. Les gens cherchent tout le temps ce qui colle et ce qui colle pas. Au moindre petit truc, ils se disent: «ah ben ça y est! On a été trompéen fait! ». Ça peut vite devenir : « la politique c’est le mensonge ». Il faut faire très attention. Quand ils se sont détachés, il n’y a pas de retour possible. Quand on vous a menti, vous ne revenez pas. Quand vous avez divorcé de votre femme, vous ne vous remariez pas avec elle.- Quand en 2011 on vous promet la succession de Christine Lagarde à Bercy, et qu’on la donne finalement à François Baroin, on vous ment ?

- On m’a remis à ma place, très vertement. Le mensonge est quelque chose qui me déstabilise. Oui, je l’ai mal vécu. Les moqueries, l’ironie, tout ça me laisse parfaitement indifférent. Le mensonge m’insupporte ! La promesse non tenue.Les traits du visage se sont tendus, ils sont moins lisses, le regard s’est voilé, autour de la bouche les plis se sont cripsés, les phrases sont plus courtes, le rythme est plus marqué, l’agencement des subordonnées reste impeccable, les temps, les négations, mais les fins de phrases sont devenues plus abruptes, et après le point final les jugements sont clairs et sans appel. La voiture avance sur l’autoroute, le discours se déroule souplement, mais il s’accélére, se tend. Depuis le mot mensonge, une sorte de fil, à l’intérieur de lui, semble s’être musclé, raidi.

- Comment vous faites quand vous êtes confronté au mensonge ?- Comme je sais que c’est une faiblesse chez moi, je me suis entouré de gens qui ne m’ont jamais trompé. Mes proches collaborateurs. Ma femme. Ma femme ne m’a jamais dit «reste à ta place» ou «ne te mêle pas de ça». Quand j’ai posé ma candidature face à Sarkozy, certains ont ri. Aujourd’hui, on me dit « laisse la place à Fillon, c’est son tour ». Quand vous avez quelque chose à dire, on vous dit de rester à votre place.- A quel moment vous avez compris que la littérature c’était important pour vous ?- Depuis que je sais lire.- Et avant ça ?- Ma grand-mère me faisait la lecture. Jules Verne. La comtesse de Ségur.- Comment elle s’appelait ?- Isabelle Fradin de Belâbre. Bon. On va s’arrêter, il y a une aire d’autoroute, là, que je connais.On sort. Il prend de l’essence. Dans la boutique, on achète des sandwichs et des salades sous cellophane. Il en prend une au poulet et aux pâtes, et un paquet de Granola. A côté des machines à café, debout, autour d’une table, on mange, on bavarde. On parle de Royal, qu’il aime bien. Il la trouve formidable. Mais, elle n’aurait pas dû se représenter en 2012, il lui avait dit.

- Son moment était passé ! L’élection présidentielle, c’est la rencontre d’un peuple et d’une personne.- Votre moment à vous, c’est maintenant ?- Oui. Moi, c’est maintenant.

- Et si ça marche pas maintenant, c’est mort !?- Oui, si ça marche pas maintenant, ce sera mort. Après, les gens diront « Oh Le Maire il nous ennuie, ça va, on l’a assez vu. »Un homme s’approche.- Vous êtes Bruno Le Maire ?Il pose sa fourchette en plastique, et fait un pas vers lui :- Bonjour Monsieur !L’homme est routier. Comment il s’appelle, où il habite, où il travaille, qu’est-ce qu’il transporte, comment ça marche, où il va, d’où il vient. Il l’écoute. Puis le type doit reprendre la route :- Bon appétit. Et... bonne chance.On remonte dans la voiture nous aussi, il pose le paquet de Granola entre nos deux sièges, et reprend le volant.- A propos de Heiner Müller, et des détails, je voudrais ajouter quelque chose : ce qui fait la société française, ce sont justement les détails. Nos sociétés sont tournées vers le détail. La forme des toits, les maçonneries, les accents, les vins, les différences physiques. Quand, à propos de la Shoah, Le Pen parle de « détail », c’est particulièrement ignoble, car il s’appuie sur des données chiffrées qui prétendent à une vérité globale, quand chaque homme et chaque femme est une infinité de détails dont chacun est inviolable. Cette déclaration est une des plus choquantes qu’ait eu un responsable politique depuis trente ans. Tout est fait de détails. Et c’est encore plus vrai pour les Français. Si on sacrifie les détails, c’est l’effondrement de l’Histoire. - Pourquoi c’est encore plus vrai pour les Français ?- Un jour, j’ai demandé à Pierre Boulez, que j’aimais beaucoup, pourquoi à son avis on n’avait pas en France un orchestre du niveau de la Philharmonie de Berlin. Il merépond : « Parce que les instrumentistes en Allemagne arrivent à soumettre leur instrument au son collectif. Alors que les instrumentistes Français arrivent à soumettre le son collectif au son de leur instrument ». En politique, c’est ça qui explique que le pays piétine autant.

Il prend un CD, le glisse dans l’appareil.- Je mets une musique qui s’intègre au paysage.Schubert. Le ciel s’agrandit. L’horizon s’aplatit. On a quitté Paris sous la pluie, le temps s’éclaircit. A part la mélodie, silence dans la voiture.Il retire Schubert de la platine. Met David Bowie. Le paysage défile sur Space Oddity. Aux abords de Calais il rentre dans le GPS l’adresse du centre d’accueil, de la banquette arrière, on lui rappelle que la semaine dernière un jeune Afghan de 22 ans est mort sur la route, écrasé par un poids lourd.On sort de la voiture. Tout de suite, l’odeur du vent, et de la mer.

Des conteneurs en métal alignés de part et d’autre d’une allée. Chaque migrant est enregistré par la forme de sa main photographiée. Il peut entrer et sortir du centre à son gré. Quand il revient, la forme de sa main répertoriée dans le fichier est une sorte de clé par laquelle il entre dans le dispositif. Des hommes vont et viennent. Le bruit des cailloux sous les pas. Derrière un grillage, et surplombant les conteneurs alignés, un talus au flanc duquel des abris en carton et en plastique n’ont pas encore été démantelés. Assis par terre au pied des auvents orange, noirs et bleu vif, un homme nous regarde, il voit ce grand type, au teint clair, aux yeux bleus, aux chaussures cirées, qui tend la main à tous ceux qu’il croise. D’où ils viennent. Où ils veulent aller. Pourquoi en Angleterre. Pourquoi ils ont quitté leur pays. Ce qu’ils fuient. Leur métier. Leurs espoirs. Leurs déceptions. Leur famille. Le dialogue se fait en anglais. Il y a des conteneurs plus loin pour les femmes et les enfants. A l’intérieur de l’un d’entre eux, une kermesse se prépare. Des enfants jouent. Des animatrices, en robe de papier crépon, répètent un spectacle.

D’après le directeur, malgré ce qu’on raconte, vers l’Angleterre, ça passe. Quand il y a un mort ça affecte tout le monde, au même titre que quand ça passe c’est l’euphorie.On entre dans un conteneur où une Roumaine donne un cours de français à un Afghan. Il lui pose des questions, et écoute ses réponses. Puis le cours reprend. Ensuite, visite de l’entreprise de câbles sous-marins de fibre optique.

La route. Direction Le Touquet. L’hôtel. On pose nos valises. On reprend la voiture. Le meeting est à 30 minutes. La nuit est tombée.A l’arrivée, des jeunes gens scandent « Bruno-Bruno » et « on va gagner ». Ils ont des t-shirts « la primaire c’est Le Maire », chacun d’une couleur différente. Dans la salle, les chaises disposées en rectangle donnent à chacun un point de vue décentré. « Bruno » s’asseoit parmi les gens. Puis se lève, et se déplace d’un bord à l’autre dans ce petit forum improvisé.

Saïd, 34 ans, t-shirt jaune, pose la première question, l’évasion fiscale. Jean-Claude, les charges des entreprises. Une femme dont le mari vient de parler lève la main, puis se ravise. Son mari : « De toute façon ma femme pense toujours comme moi ». Les gens rient. Le Maire : « Vous avez de la chance, moi, ma femme pense toujours le contraire de ce que je pense. » Les gens rient. René le complimente sur ses livres. Un autre est en colère contre les réglements sur la chasse aux oies et «les escrologistes ». Arnold, retraîté, veut qu’on enseigne l’Histoire de France comme avant, selon la chronologie. Il connaissait un Sénégalais, noir comme du cirage, qui disait « nos ancêtres les Gaulois », et quand il a fallu défendre la France il a rejoint l’armée.

Bruno Le Maire sourit : L’Histoire de France est une page blanche ! Notre pays évolue, c’est un grand pays, pas une France rabougrie, la page blanche évolue. Sa génération doit combattre l’Islam politique, qui veut prendre le pouvoir, ce combat passe par un combat culturel, il le mènera. Les femmes resteront visibles en France. Une petite fille, à côté de sa mère, applaudit à tout rompre. On se lève. On chante La Marseillaise.On se disperse. Une petite foule s’agglutine autour de lui. Dont une femme, à qui je demande ce qui lui plaît chez lui : Son humilité, sa sincérité. Il est simple. Facile d’accès. Ouvert. Sa jeunesse ! Et un jeune homme : Il a pas de casserole ! Il s’est opposé à Sarkozy. C’est bien d’avoir une personne qui a des couilles ! Et lui, il les a. Les autres, ils ont dit « on laisse le patron revenir ».

Puis la salle se vide. Et on se dirige vers le parking.Son conseiller presse :- C’est vous qui conduisez Bruno ?- Comme toujours. C’est ma voiture. J’aime les voitures. C’est comme ça ! Je suis un vrai beauf.

Sur la route, Beethoven, la nuit, au milieu des pins. Et lui : - Elle est vraiment géniale cette musique !