Ch.Angot: Dans la voiture de François H.

Le meeting du Bourget vient de se terminer, la nuit tombe, il commence à faire froid, il y a du vent, ceux qui n'ont pas de voiture prennent les navettes qui les emmènent au RER ou des bus qui viennent de Paris et de province. Des taxis sont pris d'assaut. Des voitures aux vitres fumées passent, partent. François Hollande est dans l'une d'elles. Une voiture aux vitres fumées passe devant deux jeunes filles, deux Antillaises, qui rient, qui ont froid, elles s'adressent en créole à celui qui est à l'intérieur, derrière les vitres fumées : "Préziden, préziden, dépozé nou pli lwen !" Autrement dit : président, président, déposez-nous plus loin.

La semaine suivante, sans dire en faveur de qui mais on sait qu'il est avec Sarkozy , Alain Minc dit : "Ça se finira à 48-52, car la France est comme ça." Il prétend nous connaître, comme si on était des enfants prévisibles. Il nous faudrait quelqu'un qui ne nous assigne pas, qui déciderait de nous emmener un peu plus loin, nous accepterait comme on est, flous, indécis, difficiles à cerner. Mais libres et indomptables, capables d'élire Sarkozy à 53,7 %, puis de le faire descendre à 25, à 21, on verra, parce que tel est notre bon plaisir, nous sommes fantasques, imprévisibles, nous ne sommes pas figés, nous ne sommes pas banals, nous ne sommes pas normaux. Nous sommes un peuple.

Lui, François, restera normal. Pour Lacan, le "fou" n'est pas seulement celui qui croit être le roi alors qu'il n'est pas le roi, mais tout autant celui qui croit être le roi alors qu'il est le roi (1). Si François Hollande devient le roi, il n'y croira pas, voilà à quoi il s'engage. Sa mère le disait déjà : "François dit "je veux être président" depuis qu'il est tout petit, on n'y croyait pas, et on n'y croit toujours pas, d'ailleurs !" S'il ne s'y croit pas trop, nous, du coup, on pourra rester fantasques, originaux, avoir notre caractère, il sera à notre tête, avec une petite main de fer dans le gant de velours au cas où, pour mater les petits caïds et les délinquants de la finance, car, surtout en temps de crise, il est contre la transgression.

Il explique : "Quand il y a eu une transgression, surtout en temps de crise, il faut un retour à la norme. Ça ne veut pas dire retrouver l'état d'avant, mais chercher l'état normal." J'essaie de comprendre : Sarkozy a été transgressif, il s'est fait plaisir, il a cru qu'il était le roi, il a cru qu'on l'avait élu pour le regarder vivre, et il en a joui. François Hollande dit : "Quand il y a une transgression, il faut un retour à la norme. Un jour j'ai compris ça. Et ça me correspond." Il saura réparer. Le réparateur doit être normal.

Je suis assise à côté de François Hollande, dans son bureau avenue de Ségur, il m'a donné le choix, le fauteuil, le canapé, les chaises qui sont autour de la table, il n'est pas indécis, il se donne le temps de voir ce que je vais dire, de toute façon, après, c'est lui choisit, il dit : les chaises. Nous sommes autour de la table, ça m'arrange aussi, c'est plus pratique pour écrire. Je fais l'erreur de tout le monde. Je veux comprendre qui il est. Je pose des questions sur le père, la mère, Rouen, ça ne compte pas, ce qui compte, c'est son rapport avec nous.

Mai 68, il y a des grèves, des manifs, les enfants quittent l'école plus tôt pour se mettre en sécurité, il a 13 ans, sa mère vient le chercher, elle lui a apporté un croissant, elle ne le fait jamais d'habitude, ce croissant-là sera peut-être le dernier, en tout cas, c'est la protection qu'elle essaie de lui apporter. Il voit bien qu'il se passe quelque chose. Il est dans une école privée, les profs de son école défilent dans la rue, eux d'habitude si rangés. Que se passe-t-il ? A quoi correspond ce changement d'habitudes ? Il a 13 ans, il voit que les gens ne sont pas enfermés dans leur définition, ils ne sont pas comme il le pensait. Le croissant de sa mère, les profs qui défilent, les voitures qui n'ont plus d'essence, sous les pavés est-ce qu'il y avait la plage, en tout cas il y avait autre chose que ce qu'on voyait.

Donc, à ce moment-là, il comprend qu'il n'y a pas qu'un système. Qu'une alternative. Les choses sont complexes, multiples, il y a des nuances, des mouvements, des choses sont possibles, rien n'est écrit. Ce qui paraissait le plus stable, le plus endormi, peut jaillir. On peut grossir, on peut maigrir, on peut être à 3 % d'intentions de vote et à 31 % trois ans plus tard. De Gaulle, la grande figure, l'homme grand, avec le képi et la ceinture, peut être bousculé. Mais pour ça, il faut comprendre les forces souterraines, ce qu'il y a sous les pavés, ce qu'il y a sous la plage, il y a des codes, il y a des réseaux, des modes de vie, des gens qui disent "pli lwen", et d'autres "plus loin".

Pendant le meeting, les coeurs vibraient. La fibre. Etre humain, c'était être français : la justice, l'égalité, le rêve, les aspirations profondes. C'était autre chose que "la France moisie". Cet homme nous parlait avec une voix de jeune homme, mais bien timbrée, de ténor : "Histoire qui vient de loin... se situer à cette hauteur, s'en montrer digne", ça résonnait en nous. La voix ne tremblait pas : "... ne pas diviser les Français...", mais une chaussure vient d'être lancée et d'atterrir à un mètre de son pupitre. Dans la travée, à côté de ma chaise, un vigile transforme ses yeux noirs en flèches pour voir d'où vient le projectile. Qui veut nous empêcher de croire qu'on pourrait être rassemblés, malgré notre bizarrerie et notre anormalité ?

Juste après l'affaire Strauss-Kahn, je parlais de François Hollande au téléphone avec ma mère, elle me disait : "De toute façon, moi, c'est mon chouchou." C'est peut-être lui qui déclenche ça. Qui réveille les instincts maternels, protecteurs, supérieurs, intrusifs, de possession. Il laisse faire, il sait qui il est. Il n'est ni le chouchou de ma mère, ni le Flanby de Montebourg, ce dessert industrialisé et caramélisé produit par Nestlé dans un monde mondialisé, ni le chien-chien de Mitterrand, moins connu que son labrador, avait dit Chirac, la première fois que Hollande s'est présenté en Corrèze contre lui, à 27 ans.

Il les laisse le déviriliser. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas peur. Il veut que ce soit pareil pour nous : "Les Français n'ont rien à craindre de la solidarité."

Ça a duré trente ans. Trente ans à laisser les gens vous prendre pour une utilité,"c'est moi l'utile", alors que vous êtes le prince. Trente ans à passer tous vos week-ends, tous les vendredis soir, tous les samedis soir, dans la chambre de la permanence du PS à Tulle. A prendre le train tous les vendredis soir bien sagement, et en plus, au bout du compte, à se retrouver attaché aux gens.

Pendant le meeting, quand il a dit "j'aime les gens", je me suis dit "bon, ça, bof". En parlant avec lui maintenant, je me rends compte que c'est vrai. Son moteur, ça peut être ça.

"Que sais-je ? " On n'est plus dans le bureau. On est dans la voiture aux vitres fumées, il a rendez-vous à Montreuil pour un congrès sur l'écologie. Il y a des petites lumières au-dessus des vitres, avec un bras directionnel qui permet d'éclairer la feuille quand on veut écrire pendant le trajet. Il a l'air tellement sincère, je me dis "C'est pas possible, ça doit être de l'habileté", je me dis "Il est beaucoup plus fort que Sarkozy, Sarkozy ça se voit tout de suite quand il nous prend pour des imbéciles, ou alors il est tout simplement sincère". Il me parle de plusieurs personnes dont les perspectives étaient fortement entravées et qui sont en train de s'en sortir, ça semble le rendre heureux. Même s'il est conscient que c'est une goutte d'eau. Ça ne lui fait pas peur. Il se sent tout à fait l'énergie de remplir la mer goutte d'eau par goutte d'eau. C'est une quête, même si l'objectif est inatteignable, il faut que quelqu'un s'y mette.

Il aime les gens. Mais je lui demande s'il aime les gens de gauche. Cette gauche qui affiche toujours une satisfaction d'elle-même, si méprisante, si hautaine, si sûre de son fait. Ça m'énerve d'autant plus que j'y suis moi-même parfois identifiée, alors que c'est tellement plus compliqué. Cette gauche qui se permet de décrire les banlieues et les communautés qui ne sont pas les siennes, comme si elles étaient exotiques, à coloniser, à regarder de haut, alors que ce sont eux qui ne comprennent pas qu'un petit mec dans le métro en streetwear avec ses cheveux noirs bien lissés en arrière et son faux Vuitton en bandoulière est plus à la pointe qu'eux avec leur sac Goyard dans le hall Air France en partance pour une destination internationale, et qu'ils ont perdu jusqu'à la bataille de l'élégance, par excès de familiarité avec les puissants sous prétexte qu'ils aiment tous Pina Bausch, Chéreau et Podalydès.

"Cette gauche-là, vous l'aimez ?- Je ne vais pas vous dire que je ne les aime pas ! - Bien sûr. Sinon...

- Il y a une dimension patricienne chez les gens de gauche qui est d'être de gauche parce qu'on est plus intelligent. La gauche a toujours eu cette dimension. Justifiée. Même chez les communistes, c'était l'avant-garde intellectuelle qui conduisait le parti, le mouvement. Normale sup. Les salons. Il y avait des salons de gauche."

Quand il a commencé à s'intéresser à la gauche, en 68, à 13-14 ans, il achetait des "Que sais-je ?". Il n'y avait rien sur la gauche chez lui, son père était plus qu'à droite. Il continue :

"Ç'a toujours été comme ça. La gauche se confrontait aux intellectuels, aux artistes. La droite n'a pas cette prétention. Elle se méfie des idées, elle gère les choses. J'ai fait ce qu'il fallait sur le plan des études pour justement être incontestable. Il y a toujours eu cette dimension à gauche. Rocard attirait la gauche intellectuelle. Mitterrand, c'était la culture. Jospin, c'était plus compliqué. Moi, personne ne m'a vu venir."

On est arrivés à Montreuil, la voiture est en train de se garer, les écologistes l'attendent. Le président du conseil général de Seine-Saint-Denis, Claude Bartolone, ouvre la portière de la voiture aux vitres fumées, je n'ai pas le temps de réagir, mon sac, mon écharpe, mon manteau. François Hollande, lui, est déjà parti, les photos, les caméras, les mains qui se tendent, les flashs, les micros, il est loin devant, tout le monde se masse autour de lui, essaie de le suivre, de ne pas être largué. Président, président.

1."La privation de l'intime", de Michaël Foessel (Seuil, 2008).